« Tout ce que tu me dis sur l'oubli des absents ne m'étonne nullement. Tel est le commun des âmes. La banalité de la vie est à faire vomir de tristesse, quand on la considère de près. Les serments, les larmes, les désespoirs, tout cela coule comme une poignée de sable dans la main. Attendez, serrez un peu, il n'y aura tout à l'heure plus rien du tout. Et puis c'est si ennuyeux de jouer toujours le même rôle, et le public nous en tient si peu compte ! Il est si lassant de porter toujours le même sentiment ! On a besoin de changement, de distractions. C'est là le grand mal. Le cœur, comme l'estomac, veut des nourritures variées. Et d'ailleurs le commun, le chétif, le bête, le mesquin n'ont-ils pas des attractions irrésistibles ? Pourquoi tant de maris couchent-ils avec leur cuisinière ? Pourquoi la France a-t-elle voulu Louis XVIII après Napoléon ? Ce qu'il y a de plus triste là dedans, c'est de s'apercevoir un jour de l'écroulement d'une ancienne amitié. Grâce à de vieilles sympathies, on avait foi en une communauté sentimentale qui n'existe plus. On se disait : Quand j'en aurai besoin, elle me viendra en aide. On l'appelle ; l'oreille amie n'entend même plus votre langue. D'un homme à un autre homme, d'une femme à une autre femme, d'un cœur à un autre cœur, quels abîmes ! La distance d'un continent à l'autre n'est rien à côté. »
Lettre de Flaubert à sa mère, Patras, 9 février 1851 @法国文学bot
